«Je me suis fait frapper par la vie il y a un mois, alors que je me suis mis à voir double en travaillant. Après une visite chez le médecin, il m’a dit que j’étais affecté par une tumeur au cerveau, à la glande hypophyse qui touche le nerf optique du côté gauche, que c’était opérable, mais que d’ici l’intervention chirurgicale je ne pouvais plus travailler, ni conduire mon automobile. Le petit kyste que j’avais est devenu une tumeur. C’est pas de la colle! Je viens de prendre une semaine de vacances, ce que je n’avais jamais pris depuis que je suis à mon compte», a confié M. Desrosiers habitué à deux ou trois jours de vacances par année depuis les 37 dernières années.
Au Salon Benoit, la bonne humeur a toujours été au rendez-vous et le sympathique barbier tient à remercier chacun de ses clients de l'avoir choisi et fait confiance durant toutes ces années. «Mes clients ont été beaucoup plus que de la simple clientèle. Ils m'ont confié leurs joies, leurs peines, leurs anecdotes et leurs tranches de vie. Je conserverai un souvenir inoubliable de chacun d'entre eux».
Des débuts à 1, 25 $ la coupeBen, comme l’appellent tous ses clients, a débuté sa carrière en travaillant pendant neuf ans au Salon Paul Julien de la 1ère Avenue, à Limoilou, après avoir suivi une formation de barbier à l’École technique du boulevard Langelier à Québec. «À cette époque en 1963, on chargeait 1, 25 $ pour les hommes et 75 cents pour les enfants. J’étais apprenti et je me faisais environ 25 $ par semaine. Mon salaire a presque doublé lorsque je suis passé un an plus tard au Salon Mami de Jean-Marie Lacasse sur l’avenue Royale à Beauport. On travaillait alors de 9 h à 18 h du lundi au vendredi et de 8 h à 17 h le samedi, plus de 45 heures à part les extras et on chargeait de 4 à 5 $ pour une coupe chez les hommes. J’y suis resté pendant 10 ans. En 1968, lorsque je me suis marié, je gagnais environ 75 $ par semaine», se rappelle Ben, qualifié de véritable institution à Beauport.
Seulement 10 mois pour battre le record d’Isaïe LabrieUne de ses déceptions d’être obligé d’arrêter de travailler est aussi le fait qu’il voulait devenir le barbier de Beauport avec le plus d’années de services consécutives. «C’est de valeur parce qu’il me manquait seulement 10 mois pour battre le record d’Isaïe Labrie qui est décédé dans sa shop après 48 ans de services. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Il était monté sur la toiture pour y dégager de la neige et après être descendu pour continuer à couper les cheveux, il s’est affaissé victime d’une crise de cœur. Moi, j’ai toujours été gêné de monter mes prix. J’ai terminé mes jours à 14 $ de la coupe et je crois que je n’ai pas exagéré parce que, ailleurs, comme dans les centres commerciaux, on charge souvent plus de 20 $. Je veux adresser un remerciement spécial à mon épouse Lise Gosselin Desrosiers, pour son support, son soutien et sa compréhension à l'égard des horaires irréguliers d'un barbier dévoué à sa clientèle, car ce n’est pas toujours évident lorsque ton gagne-pain en dépend», confie le Beauportois de 65 ans. Estimant à près de «deux autobus», soit environ une centaine le nombre de clients qui fréquentaient son salon chaque semaine, Ben a coupé les cheveux à des personnalités publiques comme le curé de La Nativité de Beauport, Mgr Ernest Lemieux, les hommes d’affaires Paul-Émile Giroux d’Autobus Laval, et Maurice Laberge de la Quincaillerie Laberge, ainsi que les anciens maires de Beauport Marcel Bédard et Jacques Langlois. «Quand il était question de politique et que le salon était plein de gens, il n’y en avait pas comme eux pour patiner parce qu’ils ne voulaient pas en dire trop de peur que tout le monde en parle. Il s’en est dit des choses au salon. C’était la place par excellence pour discuter de tout et de rien et je crois que mes clients vont s’ennuyer de cela».
Un autre salon de barbier au même endroitPeut-être pas pour longtemps toutefois, car le propriétaire des lieux, David Robert, a l’intention de répondre aux désirs de M. Desrosiers en essayant de louer l’emplacement à un autre barbier afin de poursuivre la tradition de ce métier à cet endroit. « Je tiens à le remercier sincèrement. C’est très aimable de sa part. Il fait ça comme un homme et je lui en suis très reconnaissant. Je n’ai jamais été malade en 37 ans à cet endroit et j’y possède encore mes chaises de barbier. Si elles peuvent servir à un autre barbier, j’en serais très heureux. Les gens ont besoin d’un endroit pour aller jaser. Peut-être que je ferai comme eux après mon opération durant ma convalescence pour savoir ce qui se passe dans le coin», conclut Ben avec un petit pincement au cœur.
