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L’amour inconditionnel d’un père pour son fils itinérant


Publié le 9 mai 2017

André Turgeon a passé jusqu’à six mois sans nouvelles de son fils.

©Chantal Levesque/Métro

Comment réagiriez-vous si votre enfant partait vivre dans la rue et ne voulait plus avoir de vos nouvelles? «Il faut avoir confiance dans la vie», vous dirait simplement André Turgeon, dont le fils Pier-Alexandre a passé plus de deux ans dans la rue.

Et ce n’est pas parce qu’il est détaché. M. Turgeon a encore les larmes aux yeux chaque fois qu’il parle du départ, mais surtout de ses retrouvailles avec Pier-Alexandre, à qui il parle maintenant «tous les jours».

Tu te fais juger comme parent. Tu te fais dire : “Coudonc t’as pas tout fait pour ton gars.” Mais Pier-Alexandre, il ne manquait de rien. C’est un choix émotif, parce qu’il était perdu. Il n’avait plus d’estime de lui.

André Turgeon

André Turgeon habite Beauport, et c’est par un appel qu’il a appris que son fils avait quitté la résidence de sa mère dans Bellechasse. «Il est parti de même. Il avait un conflit avec la mère de son enfant pour une pension alimentaire. Il m’a appelé rendu à Montréal et il m’a dit : “Tu ne me reverras plus”», relate-t-il.

Après trois mois sans nouvelles, il décide de partir en pleine nuit trouver son fils à Montréal. «Je savais qu’il y avait le camion de Dans la rue dans le coin de Berri. Je suis allé là, je fumais une cigarette, je braillais, les yeux me coulaient, raconte André Turgeon. Une intervenante est venue me voir. Je lui ai dit : “Je cherche mon gars, je veux juste savoir s’il est en vie.”»

Pier-Alexandre avait des problèmes de consommation, mais était bien en vie et fréquentait le centre de jour de Dans la rue. «J’appelais pour avoir des nouvelles chaque une ou deux semaines, confie M. Turgeon. Je demandais : “Est-ce qu’il est en vie? Est-ce qu’il a mangé?”»

Si ça peut sembler une attitude plutôt détachée, l’infirmier de métier, qui a même consulté une psychothérapeute pour être conseillé dans son approche, croit que non, car un père est «trop émotif» pour intervenir. «Quand bien même j’irais le chercher par le chignon du cou, qu’est-ce que ça va donner? Quand tu fais des reproches à un jeune, il va encore fuir. Il faut que tu démontres que tu comprends, que tu es là et que tu l’aimes de manière inconditionnelle. L’aimer de manière inconditionnelle ce n’est pas lui cracher de l’argent. C’est lui dire : “Je t’aime, t’es mon fils et t’es toujours le même.” Parce qu’il y a beaucoup de parents qui renient leur enfant», se désole André Turgeon, qui dit aux parents de faire «pleinement confiance aux gens qui aident [leurs] jeunes».

«L’erreur que les parents font, c’est de penser qu’un toxicomane dans la rue peut avoir une job à 45 000 $ le lendemain matin», souligne André. Et cette difficile attente, il l’a vécue puisqu’il a dû en quelque sorte renvoyer son fils vers Mont­réal, après un passage chez lui. «Chez nous, il y avait des règles : pas de dope dans la maison et tu n’es pas saoul. Je suis arrivé une fois, il y avait une once de pot sur la table et quatre quilles de grosse bière. Son sac était prêt. Il m’a dit : “Papa, viens-tu me reconduire? J’ai un lift pour retourner à Montréal. Je ne suis pas prêt.” Je lui ai dit : “C’est correct Pier. Vas-y. Je suis là, je vais être encore là, je vais toujours être là.”»

Il était donc là, quand Pier-Alexandre l’a salué en direct à la télévision. «J’écoute les nouvelles un samedi soir. C’était la nuit des sans-abri à Berri-UQAM. Il avait son masque d’Anonymous et un manteau de fourrure sur le dos. Il va se foutre derrière la fille de Radio-Canada. Là, je t’ai piqué un down, raconte le père. Mais il sait que je regarde les nouvelles et il s’est mis la face à la télé pour dire : “Je suis là.”»

Puis est venu l’appel qu’André attendait et qui est «assez touchant, merci, à conter». «Il me dit : “Hé Papa, j’ai décidé d’aller en réinsertion.” Et il acceptait de me rencontrer. Ça faisait un an et demi que je ne l’avais pas vu!» Cette rencontre a duré deux heures, le temps d’un «snack et d’un café», et s’est conclue par le dialogue suivant :
«Bon. Papa, c’est too much, je m’en vais à pied. C’est terminé. Je t’aime. Merci d’être venu.
– Veux-tu de l’argent?
– Non. Je suis un adulte, je suis responsable de mon changement.»

«Ça te revire un peu dans tes shorts, reconnaît André Turgeon. C’est ton petit bébé, même s’il a 20 et quelques années. Mais c’est lui qui décide de changer.»

Ce changement s’est produit, puisque Pier-Alexandre est retourné sur le marché du travail il y a un an. «Il a un appartement, il a retrouvé la garde partielle de son fils de six ans. Il a retrouvé une bonne hygiène de vie. Ce n’est pas parfait, mais il n’est plus dans la rue», s’enthousiasme le père.

Et comment c’est après avoir passé deux ans et demi sans se voir? «Comment c’est de retrouver son enfant? demande ébahi M. Turgeon. Tu remercies le Bon Dieu, tu remercies les gens qui l’ont coaché. Mais il faut que tu aies confiance dans la vie, par exemple.»

L’importance des parents

La psychologue travaillant depuis plus de vingt ans pour Dans la rue, Diane Aubin, soutient que les parents qui appellent au centre «sont de l’or en barre», car plusieurs ne le font pas, «par peur de la stigmatisation». «Si mon enfant se retrouvait ici, est-ce qu’après je le cacherais à mes proches? se questionne la psychologue. Pourtant, c’est peut-être le type de service qui peut lui convenir.»

Ayant vu de multiples cas de reconnexion, elle incite les jeunes à renouer avec leur famille. «Beaucoup de jeunes pensent que, parce qu’il y a eu une chicane, les parents ne veulent rien savoir d’eux, mais ils tiennent les uns aux autres dans la majorité des cas, juge Mme Aubin. Il suffit de trouver la bonne distance.»